Ratage
Ce matin je me suis réveillée tôt. Derrière le voile de ma fenêtre le lampadaire éclaboussait le battant de mon volet ouvert. Une lumière s’est allumée dans l’immeuble en face.
J’ai bondi de mon lit dans le noir. Une envie frénétique de filmer : les stores qui se lèvent, les fenêtres qui s’allument une à une, la nuit jaune du lampadaire puis la nuit bleue lorsqu’il s’éteint, le lever du jour, la lune avec un peu de chance…
Je vérifie la charge de la batterie. Je prends mon trépied, cafouille pour fixer le caméscope. Je sors. Il fait un froid sans lune. Je mets un temps fou à régler la hauteur, avec la crainte que le lampadaire ne s’éteigne déjà, que les fenêtres s’allument sans m’attendre. Je laisse enfin tourner et je reviens me faire un café. Inquiétude. Est-ce qu’il ne fait pas trop froid pour l’appareil ? Jusqu’à quelle température peut-on utiliser une caméra sans l’abîmer ? Je ne sais plus où j’ai rangé la notice. Tant pis, je préfère rentrer le matériel.
J’ouvre mon rideau. Re-réglage du trépied à l’intérieur de la maison. Je trouve un meilleur angle.
Dans l’axe de ma caméra, une petite fenêtre sans volets. Je ne risque pas de la louper lorsqu’elle s’éclairera. Le rectangle de ciel entre deux façades est déjà plus pâle, dommage. Mais ça risque d’être pas mal quand même.
J’allume.
Et j’attends.
J’attends…
Le lampadaire s’éteint.
Aucun store ne se lève. Il fait grand jour et grand soleil.
Je réalise que l’on est samedi et que personne en face ne va se lever tôt.
Ce que je prenais pour une petite fenêtre était un tapis pendu à la rambarde d’un balcon.
La seule fenêtre qui s’est allumée n’était pas dans le champ.
Née au Vietnam, grandie en Afrique, Colette Daviles-Estinès a été longtemps paysanne. Elle puise son inspiration dans un sentiment de perpétuel exil. Nombre de ses textes ont été publiés à La Barbacane, Le Capital des Mots, La Cause littéraire, Un certain regard, Revue 17 secondes, Ce qui reste, Paysages écrits, Le Journal des poètes, Écrit(s) du Nord, Nouveaux délits, Comme en poésie, Verso, La Toile de l'un... Ses recueils : L'Or saisons (éditions Tipaza, mai 2018), Matrie (éditions Henry, septembre 2018), Feux de friche (Tipaza, avril 2022) et La mesure des murs (L'Ail des ours, juillet 2022). Voir son site : http://voletsouvers.ovh. Présente dans tous les n° de Lichen depuis l’origine, à l'exception des n° 77, 78 et 115.
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