par Nadège Cheref
Gaëlle Fonlupt
C'est une joie de vous présenter la talentueuse poétesse Gaëlle Fonlupt. Avec une vive émotion car Lichen a été la première revue à accueillir les poèmes de Gaëlle. Lauréate des Nouvelles Voix d'Ici de la maison de la Poésie de Montpellier, elle a ensuite rapidement publié son premier recueil "A la chaux de nos silences" aux Editions De Corlevour. Ce recueil a obtenu le prestigieux prix Max Jacob Découverte en 2024.
Un parcours hors du commun, mérité, pour une poétesse à la plume qu'on reconnaît (ce qui est rare): une atmosphère feutrée, sensible, déroutante où les images explosent en sensations...Je remercie Gaëlle Fonlupt pour sa générosité, sa gentillesse, son humilité et son enthousiasme. Je vous laisse la découvrir...
Présentation
Née en 1980, Gaëlle Fonlupt est poétesse, traductrice et romancière.
Après des études de Sciences politiques, elle a successivement exercé dans l’humanitaire en Asie, à l’hôpital et au sein d’une juridiction.
Son premier recueil, À la chaux de nos silences, paru aux éditions de Corlevour, a été distingué par le prix Max Jacob Découverte 2024.
Elle a traduit quatre recueils de poésie de Ron Rash rassemblés dans un ouvrage intitulé Réveiller les morts (éditions de Corlevour, mars 2024).
Entretien
Nadège Cheref : Chère Gaëlle, peux-tu nous parler de ta rencontre et de tes débuts avec la poésie ? En effet, malgré le fait que tu aies commencé ta carrière d’écrivain en tant que romancière, il apparaît que la poésie t’incarne comme une évidence…
Gaëlle Fonlupt : J’aime beaucoup cette question, mais c’est difficile d’y répondre. Je ne sais pas s’il y a eu rencontre. Je crois que la poésie a toujours été là, bien avant l’écriture. Dans ce regard émerveillé que posait mon père sur tout ce qui nous entourait. Je l’idéalise peut-être totalement, mais j’avais l’impression que ce regard qu’il posait sur les choses leur donnait une dimension presque miraculeuse. Pour moi la poésie, c’était ça, cette façon d’être au monde, les deux pieds dedans, avec la conscience de sa dimension fabuleuse. Et à l’aube de l’adolescence, je suis tombée sur ce vers d’Éluard dans Poésie ininterrompue : « Aujourd’hui je suis toujours ». C’était ça, absolument ça. Tout ensemble la poésie et ce que je voulais rejoindre : cette sensation que l’on a parfois, cette grâce « d’être toujours ».
N.C : J’aimerais aborder ton premier recueil « À la chaux de nos silences » publié par les éditions de Corlevour en 2023. Ton éditeur précise qu’il a choisi 80 poèmes parmi les 200 proposés. Je dois avouer que c’est impressionnant au vu de la qualité et de la puissance de tes poèmes. Il est question de désir, d’amour, de manque, de douleur… Au-delà de ça, est-ce que finalement cet élan de créativité a pu permettre de « remercier » l’état de souffrance et d’égarement causé par cette passion amoureuse ?
G.F : 200 poèmes parce qu’il y avait beaucoup à jeter ! Ce fut une période de création intense, oui, un état de vie et d’écriture à gros bouillon. Les poèmes sont arrivés par débordement.
C’est intéressant cette idée de remercier l’égarement, dans le sens premier du terme. Remercier d’avoir perdu son chemin pour mieux se trouver peut-être. Comme toujours dans les instants où l’on est plus intensément au monde, tout est à vif, exacerbé. La douleur comme la joie. L’écriture coulait alors comme une eau tout à la fois pour dire cette soif de vie et mieux l’étancher. L’écriture de ce recueil c’était comme vivre au bord d’une rivière avec ses crues et ses étiages.
Remercier est un terme intéressant et que j’aime pour sa polysémie. Formuler le terme « merci » dans son acception ancienne de pitié, d’imploration de l’être aimé. Un geste de gratitude aussi pour ce qui a été vécu. Remercier enfin comme mettre un terme. A posteriori, je pourrais dire qu’il y a un peu de tout cela dans ce recueil. Fondamentalement le geste de remercier fait du bien. Il apporte la paix.
N.C : Quel est le moment que tu préfères dans le processus créatif d’un poème ?
G.F : Les moments où ça traverse, où l’écriture arrive presque toute seule dans la main. Il y a eu avant cela, souvent, un mouvement dans le corps et « ça » vient. Ça ne se passe pas toujours ainsi et il y a des poèmes plus fastidieux que d’autres. Ceux sur lesquels j’ai beaucoup sué finissent généralement à la poubelle parce qu’il y avait quelque chose qui boitait dès le départ et que rien ne pouvait totalement redresser. Mais quand arrive une « poésie traversière » comme je les appelle, c’est une grande joie, une sorte de miracle.
N.C : Abordons ton prochain ouvrage « Jetedis », roman-poème qui paraîtra chez Gallimard en octobre 2026 et dont tu as offert un fascinant extrait à Lichen. Il s’agit d’une réalisation ambitieuse qui me fait penser au Feu pâle de Vladimir Nabokov. Pourquoi et comment est venue l’idée de raconter une histoire sous la forme d’un langage poétique ? Et que nous raconte « Jetedis » ?
G.F :Cette comparaison met la barre très haut ! Mais j’aimerais pouvoir dire ce que Nabokov a dit à propos de Feu pâle : “It is full of plums that I keep hoping somebody will find”, avec la réjouissante polysémie de “plums”. J’aimerais, moi aussi, que les lecteurs trouvent les prunes et autres fruits cachés dans ce roman-poème. Il est fait pour cela : pour qu’on y entre et qu’on s’y restaure.
Quant au pourquoi de cette forme, je ne sais pas trop. Ce texte n’a pas de genre. Roman, poésie, théâtre, il y a un peu de tout cela. Je n’ai pas vraiment choisi. Ce recueil s’est façonné comme une scène où trois voix se partagent le récit d'une mémoire en chantier après l’accident du père. Sa fille lui parle, le réinvente en arbre, tente de rejoindre sa joie, son écorce protectrice. Elle inventera une voix à sa mère qui s’est réfugiée dans une douleur silencieuse, gardienne d’un passé désiré, désirant, verrouillé. Puis la voix de Jetedis, double traumatique et imaginaire de la fillette, par qui la parole advient. C’est ce double, qui, par sa langue, convoque le disparu, tente de le dire pour faire de la mort non pas la fin de tout, mais le début d’autre chose. Je crois beaucoup à cela : la survivance des disparus dans la voix des vivants. C’est ce que permet la poésie, je crois.
Ce texte a mis du temps à venir, il cherchait sa forme et son moment depuis longtemps. Il est comme la conversion d’une réalité intérieure. Une présence insistante à laquelle j’ai voulu donner un lieu pour exister. C’est Michel Tournier qui a écrit, dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, qu’exister c’est, par son étymologie latine (ex-sistere / sistere ex), être à l’extérieur, être pour l’autre. Je voulais que cette présence ne soit pas qu’un état intérieur, qu’elle puisse être aux yeux de tous. C’était une manière de donner corps à la mémoire de mon père. Ce recueil c’est un peu mon pays intérieur, un lieu qui sent la terre, où les fantômes se hissent en couronnes et à leur tour prononcent les vivants.
N.C : Gaëlle, qu’aimerais-tu que l’on dise de ta poésie ?
G.F : Qu’on s’y sent comme en forêt. Je crois que j’aimerais ça.
N.C : Enfin, c’est ma dernière question. Quelle serait ta définition de la poésie ? Tu peux y répondre par un poème si tu le désires.
G.F : Je serais bien incapable de la définir. Elle est, par essence, ce qui échappe. J’ai essayé de dire ce qu’elle était pour moi dans ma réponse à la première question. Je crois qu’elle est tout à la fois un refus et un refuge. Elle est, pour moi, ce paradoxe : l’accueil de la vie dans sa dimension profonde, merveilleuse, en même temps que le refus d’un état des choses. Le refus du monde tel qu’un jour il s’impose. Le refus de l’intangible, de l’irréversible. L’écriture de la poésie est arrivée pour revisiter la réalité, donner corps à une autre forme d’être. Elle est devenue ce refuge.
Poèmes de Gaëlle Fonlupt
Ressac
Les galets résonnent dans mon dos
lagune
ta langue s’aiguise — plonge
en ressac tu ouvres ma fêlure
fouilles mon corps
comme Harrison la tombe de Machado
cherchant la valise de poèmes
oubliée dans un autre pays
ombre brune
assise sur ma poitrine
j’ai fait un collier de tes blessures
et de tes regards au couteau
métal dans ta bouche
mon sang est en avance sur la lune
Compostelle
Tu es partout où mon regard se pose
toi tes ombres tes remords
et les sueurs de combats qui ne sont pas les miens
tu déposes ta mémoire brûlée
dans chaque chose
moi je veux oublier
oublier ton odeur
ta peau sur ma peau
ton baiser sur mon front
et ta main et ta langue
tous ces signes de toi si loin — ailleurs
je sais que mon ventre a raison
se lever trouver le chemin
celui qui sait où il va
suivre la lueur
avancer
mais tu es partout
sur le dos de cette pierre
dans ce buisson cette rivière
avancer droit avancer
regarder devant loin
devant toujours
avancer encore sous le marteau des pas encore un pas
clouer la douleur dans la chair dure gorgée pleine de
trop
dans la chair du sentier oui comme ça
clouer clouer clouer sur place la laisser derrière
avancer ne pas se retourner
sur la fatigue avancer
la fatigue pour seule foulée
avancer encore sur le sentier
aller chercher
l’oubli et Saint Jacques par les pieds
coquilles sous mes pas
saignés sur le chemin
chercher la lumière
ailleurs
là trop de lumière dans les yeux
ciel tiré bleu aveugle soleil blanc
mais noir dedans moi je veux le bleu
à l’intérieur
foulée allongée fatigue
retrouver la longitude du corps troué orage
diluer lente la rage sanglot
pied dans la gorge
faire taire les images et les ombres qui se joignent
toi ailleurs
ventre qui se serre
je ne suis pas là pas là arrête arrête de me parler
arrête ce goût dans la bouche
qui remonte à chaque foulée
terre sang mêlés
nausée mots retenus
trop longtemps
pourquoi mais pourquoi
ne pas ne pas se poser de question
oublier aller
jusqu’à la croix là-bas la croix du chemin
il faudra décider
entre toi et demain
la nuit silencieuse l’éveil souterrain
joue pénitente contre la pierre
froide
d’une abbaye aux yeux sourds
les pas cognent encore dans la tête
trou dans le ventre plus grand
sous le menton
ne restent que les hanches
et les jambes qui portent
devront choisir
entre monter à cru ou vivre à reculons
donne-moi la force
de ne pas préférer la trahison
Tu me caches
Je ne t’ai pas laissé finir ta récitation
tu allais m’achever bien trop vite
elle était écrite à l’avance
tu n’as plus de papier, c’est ça ? plus d’encre ?
— elle a séché en mon absence
alors tu cherches le rouge
en suçant des cerises
ta langue les écartèle en silence
tu voudrais que ça dure, mais la chair est si petite
jus fade sur le menton
il faut en cueillir une autre — plus haut, toujours
tu leur préfères la liqueur violente
les nuits sans parole
tu as voulu oublier que j’allais revenir
écris-moi, puise au sang de mes poignets
tant qu’il me restera une veine
mon amour coulera
sève longue sur ta nuque
je m’emplis de tes vides j’incarne
ton errance ongle sur ta peau
stigmate sous ta chemise
tu me caches, tu as raison
quand tu poses les yeux sur moi
tu te vois, là où l’enfant se brise
Poèmes extraits d’A la chaux de nos silences
Bibliographie
Jetedis, éditions Gallimard, à paraître (octobre 2026).
À la chaux de nos silences, éditions de Corlevour, janvier 2023, prix Max Jacob Découverte 2024 (sélection prix Apollinaire Découverte 2023, sélection prix Ganzo Révélation, sélection Prix du premier recueil de la Fondation Labbé pour la poésie).
Réveiller les morts, Ron Rash (trad. anglais US par Gaëlle Fonlupt), éditions de Corlevour, mars 2024, prix de traduction en poésie du PEN Club français, honneur de la cause littéraire 2024.
Participation à l’anthologie de l’année poétique Esprit de Résistance, éditions Seghers, janvier 2025.
Participation à l’anthologie du Printemps des poètes 2025 (Volcanique) établie par Linda Maria Baros.
Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall, éditions d’Avallon, décembre 2020, finaliste des prix Les Talents de demain et Lectures plurielles Zonta /Olympe de Gouges.
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Gaëlle Fonlupt et son père
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