Note de lecture

 de Didier Gambert

 

 

 

 

Shakespeare, Les Sonnets, traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, éditions Mesures, janvier 2023, 349 p. 20€.

 


André Markowicz et Françoise Morvan président aux destinées des éditions Mesures, dont on peut se procurer les publications à l’unité ou par abonnement annuel. La particularité de cette maison d’éditions, peut-être la seule en son genre, est qu’elle est vouée à ses seuls fondateurs qui en ont fait l’outil privilégié de leur travail d’auteurs, d’éditeurs, de traducteurs… Chaque année réserve aux souscripteurs la surprise d’un choix de textes variés, où la littérature russe, certes, se taille une grande part, mais pas seulement puisque apparaissent également, selon les goûts et engouements des éditeurs, à côté d’œuvres strictement personnelles (c’est-à-dire non traduites), des auteurs de l’âge baroque, de la période du Moyen-Âge, voire de la Légende Arthurienne avec une remarquable (à mon sens) traduction, versifiée, de La Folie Tristan. Shakespeare, qui est une passion commune aux deux éditeurs est apparu avec Roméo et Juliette et Hamlet, cette année en ce qui concerne ce dernier titre. Ajoutons que la poésie, d’une manière générale, est très bien représentée dans les publications de Mesures.
En 2023 c’était au tour des Sonnets du même Shakespeare d’être publiés par les éditions Mesures.
On notera que cette traduction est une œuvre à quatre mains puisque les deux traducteurs ont œuvré, en parallèle, à la réalisation de l’ouvrage, qui, dans sa mise en page propose, à gauche, sur deux niveaux, le texte en anglais, puis en anglais non modernisé, à droite figure la traduction, qui est tantôt de Françoise Morvan, tantôt d’André Markowicz.
André Markowicz et Françoise Morvan se sont attaqués-là à une œuvre ambitieuse et difficile, qui ne se donne pas facilement, si tant est qu’elle se donne. Le genre du sonnet, dont les origines remontent à Pétrarque, est défini par Denis Podalydès comme quelque chose d’éminemment mystérieux, proposant au public une résolution d’énigme : « de cercle en cercle, le sonnet s’impose au public, celui-ci traque le sens caché, cherche à identifier les personnes impliquées, goûte ce jeu d’enquête au fil de sa lecture. L’énigme se referme et s’opacifie, le sonnet demeure, tel un coffret dont la clef est perdue. » On aime cette idée d’un sens qui à jamais se dérobe, comme d’un auteur qui prendrait plaisir à écrire à côté de son sujet principal.
Notons que plusieurs poètes se sont, par le passé, risqués à la traduction des Sonnets : Pierre Jean Jouve, Yves Bonnefoy (Gallimard, 2007), Jacques Darras (Grasset, 2013). 
Comme l’explique Françoise Morvan dans sa préface, le désir de traduire les Sonnets est venu de la prise de conscience d’un manque dans le domaine de la traduction en langue française : « ce qui semblait aller de soi pour les traducteurs russes, allemands, tchèques, portugais relevait en français d’un interdit confinant au tabou. Était-il possible de traduire [le] sonnet 30 en échappant au règne académique de l’alexandrin et au règne informe du vers libre ? » (p. 25). En effet, l’élément déclencheur a bien été le problème de traduction posé par le fameux sonnet 30 : « When to the sessions of sweet silent thought / I summon up remembrance of things past / I sigh the lack of many thing I sought, / And with old woes new wail dear time’s waste […] » (p. 94) qui apparaissait d’abord, lors d’un spectacle donné par Tiago Rodrigues : 

« Quand je fais comparoir les images passées / Au tribunal muet des songes recueillis, / Je soupire au défaut des défuntes pensées, / Pleurant de nouveaux pleurs les jours trop tôt cueillis. » (p. 24)

à quoi les traducteurs ont préféré les traductions suivantes : en effet, pour ce poème particulier Françoise Morvan et André Markowicz ont chacun proposé leur propre version :

« Quand je convoque l’ombre du passé / Au tribunal muet du souvenir, / Mes pertes se présentent, empressées, / Et mes tourments se sentent rajeunir. » (André Markowicz).


« Quand, assignant mes pensers silencieux / Au souvenir des ombres du passé, / Je soupire sur tant d’espoirs précieux / Et rends plus noir le deuil de mes années […] » (Françoise Morvan).

On réalise combien l’art du traducteur est un art difficile, combien il s’applique à recréer une « ombre de Shakespeare », pour reprendre le titre d’un ouvrage (Ombres de Chine) de poésies chinoises, traduites par André Markowicz.

Pour finir, le poème 66, peut-être le plus célèbre du recueil. Il vaut pour toutes les époques :

Lassé de tout, j’appelle à moi la mort

Las de voir le mérite qui mendie

Et le Néant paré de pourpre et d’or

Et la plus pure foi sans fin trahie

Et les honneurs dorés bradés au vice

Et la chaste vertu faite indécence

Et la vraie perfection mise au supplice

Et la force entravée par l’impotence

Et l’art muet devant l’autorité

Et la docte Folie qui joue les sages

Et la Vérité nue vilipendée

Et le bien par le mal mis en servage

                Lassé de tout, je n’attends qu’un linceul

                Mais, si je meurs, mon amour reste seul  


(Traduction par André Markowicz et Françoise Morvan).    
 

 


Né en 1963, Didier Gambert est spécialiste de littérature du XVIIIe (thèse soutenue en 2008, publiée en 2012 chez Champion) et a publié quelques ouvrages dans ce domaine. Il a d’abord pratiqué l’écriture poétique de manière intermittente, puis de façon très régulière ces dernières années. Certains de ses textes ont illustré une exposition de photographies de Bérénice Delvert, intitulée Métaphysique de l’Océan (La Grange aux arts, Champniers, près d’Angoulême). Présent, en tant que poète, dans les  n° 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 43, 45, 47, 49, 50, 51, 59, 60, 61 et 62 et en tant que critique dans les n° 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 65, 66, 67, 68, 70, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 84, 88, 89, 90, 91, 92, 93, 94, 95, 96, 97, 98, 99, 100, 101, 103, 106, 107, 108, 110, 111, 112, 113, 115 et 118 Lichen. 


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