par Nadège Cheref
Anne Barbusse
Elle écrit depuis toujours mais ne publie ses textes que depuis 2020 dans une soixantaine de revues numériques ou papier, et a publié quatorze recueils de poésie.
Elle traduit de la poésie grecque contemporaine publiée en revues numériques ou papier. Son premier recueil de traduction est sorti en 2025 aux éditions Bruno Guattari éditeur.
Passionnée de cinéma, elle écrit également des textes de création pour « transposer » un film en poème, dans les revues numériques Fragile et La RAL,M.
Elle obtient un DU d’Animateur en atelier d’écriture à l’université Paul Valéry de Montpellier en 2023.
Invitée au festival Voix vives de la Méditerranée en 2025 à Sète, au festival Poésie & Musique.orge en mars 2026 et au festival international de poésie de Larnaca à Chypre en avril 2026.
Anne Barbusse : J’ai écrit très jeune de la poésie, comme beaucoup d’autres poètes je pense, cela n’a rien d’extraordinaire. J’ai le souvenir qu’avant de savoir écrire je gribouillais des pattes de mouche sur des cahiers pour faire semblant (j’en parle dans La non-mère). Je me souviens aussi que j’ai écrit mon premier poème après avoir été en Grèce en 1981, c’était un poème en prose, à cette époque je ne savais que cela s’appelait ainsi, c’est un prof de français qui me l’a dit.
Je dis souvent avoir toujours écrit parce qu’il n’en est pas de même de la volonté de publier, qui a été beaucoup plus tardive, je n’avais pas le courage de m’en occuper, à cause des dépressions peut-être, je pensais que cela n’avait pas de valeur, j’étais coupée de tous les milieux poétiques, dans ma campagne isolée. Il a fallu le confinement de 2020 pour que je m’en occupe enfin.
N.C : La culture grecque est intrinsèquement et historiquement liée à la poésie. Toi, amoureuse de la Grèce, de la langue grecque et traductrice, que dirais-tu de la poésie contemporaine grecque ? Quels poètes contemporains aurais-tu envie de nous faire découvrir ?
A.B : La Grèce est mon pays intérieur, quand je la quitte j’ai l’impression de m’exiler, que c’est mon pays que je quitte. J’ai voulu partir m’y installer et y travailler et je n’ai pas pu, cela a été très douloureux. J’ai alors fait un master de traduction néo-hellénique à distance, et j’ai commencé à traduire à défaut de pouvoir partir en Grèce.
Parmi les poètes grecs contemporains que je traduis, j’ai d’abord traduit Exil à la naissance de Yorgos Stergiopolous (éditions Gavrielidis, 2015), dont ma traduction vient de paraître chez Bruno Guattari éditeur dans la nouvelle collection Dialogues en 2025. Ce texte, de par son titre, évoque la condition humaine de façon très forte comme un éternel exil jalonné de souffrances et deuils.
Puis j’ai choisi des auteurs dont l’écriture a été influencée par la crise grecque, par exemple Thodoris Rakopoulos, dans sa Conspiration des poudres (éditions Néféli, Athènes, 2014), évoque la crise et parodie aussi dans de petits poèmes en prose les théories complotistes qui sévissent sur internet (l’auteur est aussi sociologue). Yannis Stiggas dans Le chemin vers le kiosque à journaux (éditions Mikri Arktos, Athènes, 2012) tâche de trouver une place à la poésie, mondiale et grecque, dans le monde contemporain apoétique, dans un geste engagé entre espoir et désespoir. Actuellement je traduis des écritures de femmes, comme L’enfant de pierre (éditions Néféli, Athènes 2016) de Patricia Kolaiti, qui évoque les rapports complexes et ambigus entre mère et fille, et dont des passages vont paraître bientôt dans la revue numérique Terre à ciel.
Nadège Cheref : Plusieurs de tes ouvrages abordent la souffrance et le combat d’être une femme, une enfant en lien avec ton histoire, dans une société qui reste très patriarcale avec un archétype de la femme bien inscrit et ancré. Que reste t-il de ces écrits ?
A.B : Je n’ai pas choisi d’écrire des textes en rapport avec la condition de la femme, quand j’étais jeune je croyais que le féminisme était derrière moi, que l’essentiel était acquis, en fait je n’avais rien compris, je ne mesurais pas tous les domaines où l’égalité n’existait pas du tout. C’est la vie qui m’a rendue « féministe », quand par exemple vous ne pouvez pas vous réinscrire en thèse après une année d’interruption et que la directrice de l’Université, où par ailleurs j’enseignais, vous répond à la fin des années 90 que les interruptions de thèse n’existent que pour service miliaire mais pas pour congé maternité. Quand des hommes politiques vous font comprendre qu’ils vous aideront à diffuser une souscription dans les milieux culturels, mais sous certaines conditions implicites. Quand des hommes sont violents physiquement.
Alors j’ai beaucoup écrit à partir de choses vécues de l’intérieur. Puis je me suis rendue compte du parallèle qu’on pouvait faire entre les violences faites aux femmes et celles faites à la nature, à travers l’écoféminisme. En vivant à la campagne et en me battant pour une petite ZAD que le maire voulait bétonner, j’ai subi des insultes sexistes durant des années (qui se sont arrêtées quand j’ai ouvert un blog où je les ai listées une par une), le machisme rural est terriblement ancré dans les mentalités encore. C’est dans ce contexte qu’a été écrit Ma douleur planétaire (Tarmac, 2024). Je vais bientôt publier aux éditions PVST ? un texte intitulé Chronique d’un machisme rural, où je reviens sur tout cela.
Mais j’ai surtout écrit sur la difficulté d’être mère, et d’être fille aussi (La non-mère, ou Les mères sont très faciles à tuer aux éditions Pourquoi viens-tu si tard ?), car les pères exercent aussi des violences familiales que personne ne voit de l’extérieur bien souvent. Je ne peux parler de ça, c’est difficile, excepté à travers la poésie. Cela ne se décrit pas avec des mots de tous les jours, sinon cela devient banal, il faut le prisme de la poésie pour extirper ça.
Pour moi ce ne sont pas forcément des textes « engagés », c’est surtout de la poésie engagée dans le corps de ma vie, dans ma chair.
N.C : J’aimerais aborder ton dernier livre « A moins que Marseille » publié par Milagro Editions. Comme est venue l’idée d’écrire sur Marseille ? Selon toi, qu’est-ce que Marseille a, que d’autres villes n’ont pas ?
A.B : J’ai écrit sur Marseille après différents séjours entre 2021 et 2023. C’est une ville découverte en 1995, en sortant d’un TGV venant de Paris, au mois de février, un choc très fort, impression d’arriver dans un autre pays, et aussi de retrouver ma Grèce intérieure.
Marseille c’est d’abord la mer (très importante dans ma vie et mon écriture, en remplacement de la mère manquante, j’en parle dans L’incomplète), la mer ouvre la ville sur autre chose que la ville, sur le monde et sur le réel sans médiation.
C’est aussi une ville authentique, vivante, qui brasse toute la Méditerranée, et où les pauvres ne sont pas exclus de la ville, en habitent le cœur. Une lumière aussi, qui me permet de supporter la ville, moi qui suis plus à l’aise à la campagne. Une façon d’être au monde, plus orientale qu’occidentale.
C’est une ville qui occupe une place importante dans ma vie personnelle aussi, c’est la ville de mon ex-mari et la ville où j’ai accouché. Tout cela est abordé dans le livre, au même titre que des lieux particuliers dédiés à l’art, comme l’Alcazar ou la Friche de la Belle de mai. Une ville où tout se mélange, mer et urbanité, art et pauvreté, et tous les peuples de la Méditerranée.
C’est rare que je parle de la ville dans mes textes, celle-là occupe une place toute particulière, entre mer et Grèce. Pour rendre compte de son foisonnement, je crois que j’ai adopté une écriture différente, moins autobiographique, plus lié au cinéma, avec un montage rapide et un œil mi-subjectif mi-objectif, comme un travelling de caméra parfois à travers la ville.
Les photos d’Adèle Nègre qui parcourent le texte participent de cette lumière tranchée, de ce mélange ville/mer.
N.C : Enfin, c’est ma dernière question. Quelle serait ta définition de la poésie ? Tu peux y répondre par un poème si tu le désires...
A.B : Je suis totalement incapable de répondre à cette question. C’est peut-être une façon très particulière de trouver une forme (différente de la prose) qui soit à même de rendre compte d’un fond lui-même très fort émotionnellement. Alors il faut travailler le langage pour le rendre autre et à même de rendre compte de quelque chose de profond, de douloureux, de vital et vivant. Comme essayer de mimer le réel par une langue la plus proche possible de ce réel, dans son rythme, son vocabulaire, sa façon d’avancer entre mots et bribes de réel retrouvées.
Poèmes
1)
la pluie contre explicative
spectrale dans l’arrière-cour
des petites filles maquillées récoltent des friandises dans la nuit
elles sont si pauvres que les rues n’y croient pas
puis un rat sort d’un soupirail fonce vers les poubelles
hors champ façades aux volets clos
au café chacun regarde obstinément son smartphone
chaises de plastique orange coiffure pour hommes
boutique clinquante un Maghrébin répare sa voiture
faite de journaux mâchés et de corde
une peinture a parié sur le noir
l’atelier n’a pas de mots juste murs blancs
sol de ciment en attente des artistes et de la foi
alors tu tutoies la ville orgasmique
qui dégueule ses poubelles à ciel nu
canapé chaussures pain vêtements meubles TV cartons
chaque rue abrite ses propres rats
parfois crevés éclatés par les voitures
autour gravitent femmes et hommes
ils ont compris
que la ville est poubelle à ciel ouvert hors lutte
que l’humanité rejette sa propre engeance
et cette ville-là ne ment pas
elle se jette désespérément dans la vie avec la fureur des peuples pauvres6
elle intègre la mort à son chemin de paria
elle mise sur le soleil et les visages
avec ses bretelles d’autoroute en béton qui surplombent
les mers ancestrales et africaines
Début du recueil A moins que Marseille, Milagro, 2025
un carnet de poèmes pourra-t-il
ralentir les mondes saura-t-il
dépolluer forêt asseoir
le mythe et la foi
et les pays de la grand-mère
(campagne de Creuse, maquis de Corse ou de Crète, plateaux d’Ardèche ou de l’Hérault)
ces pays résistants
pauvres et pleins d’oiseaux écorchés de forêts ces pays
terrestres comme thym comme sapins comme cades
pays d’épines
en dehors de
massifs non rentables pays de chênes vierges
de grand-mère comme des passés à reconstruire
hors cadastre et hors ruine
granit ou calcaire
pierres sauvages/tentations verticales
chardon irréductible femmes en résistance
dans chaleur bleue prés pleins de meules
pays épargnés des capitalismes durs
trop pauvres pour devenir laids
entre cailloux terre grêlée de pierres
troupeaux évacués
moteurs au ciel
de la montagne on domine l’acmé du capitalisme
crêtes laiteuses bleuissent
un pays est une extrapolation de nos corps finis
de toutes veines s’arcboute
on marche terre
on est réel
après être monté tout en haut du monde
on est pays réel
Début de Bêtes lentes les vivantes (recueil inédit)
Bibliographie
Recueils de poésie :
A moins que Marseille, Milagro, 2025 (avec des photographies
d’Adèle Nègre)
Les enfants sans mistral, Unicité, 2025.
L’incomplète, Rosa Canina, 2025.
Les mères sont très faciles à tuer, Pourquoi viens-tu si tard ?, 2025.
Terra (in)cognita, Unicité, 2024.
Ohitza (avec Loan Diaz), Poétisthme, 2024.
Ils ont défécondé l’avenir, Encres vives, 2024.
Ma douleur planétaire, Tarmac, 2024.
Recluse, éditions Pourquoi viens-tu si tard?, 2023
La non-mère, éditions Pourquoi viens-tu si tard?, 2023
A Petros, crise grecque, Bruno Guattari éditeur, 2022.
Les accouchantes nues, éditions Unicité, 2022.
Moi la dormante, éditions Unicité, 2021.
Les quatre murs le seau le lit, Encres vives, 2020.
Traduction
Objets de valeur, Panos Kyparissis, éditions Enypnio
(Athènes), 2026.
Exil à la naissance, Yorgos Stergiopoulos,, Bruno Guattari
éditeur (collection Dialogues), 2025.
Sur le cinéma
https://fragile-revue.fr/auteur-e/annebarbusse/
https://www.lechasseurabstrait.com/revue/spip.php?rubrique1744


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