Suis-je arrivé ?
Je ne reconnais pas la route
Je ne sais plus le nom des rues
Je n’ai plus dans ma bouche
ni le goût du raisin
ni celui de tes lèvres
Mes passages secrets n’ont plus d’intimité
ils sont en perdition
leur trame se distend
ils s’évanouissent
comme rêves au matin
.
------- passer la frontière -------
Suis-je arrivé ?
Sans papiers, sans lignage
sans origine
Incertain de mon âge
Je suis parti
c’est sûr
loin de
ma vie
loin des
regards amis
loin de
moi-même
------ dépasser la frontière ------
J’essaie de retenir au creux de ma mémoire
le parfum des herbes sauvages
que j’écrasais sous mes pieds
dans mes courses insouciantes
vers les montagnes qui bordaient mes espoirs
J’essaie de retrouver
les effluves d’anis
que les souffles du vent transportaient jusqu’à moi.
J’essaie de ressentir
la présence du drap
que je remontais au matin sur ma poitrine
et sur la tienne
sans perdre pour autant le fil bleu de nos songes.
------- passée la frontière -------
Je ne ressens plus rien
tout a plongé dans les abysses
Le ciel est devenu muet
Vide
Le vent frais qui me faisait remonter le col tourne dans ma tête
comme dans une cage
Ce vent venu du large qui mourait à mes pieds
chargé d’humidité
je le nommais fertilité…
…j’en éprouve depuis l’étrange dureté
Car ce vent ne parle plus ma langue
Il soulève au matin la poussière du quai
pousse sur les récifs les ossements flottants
rongés d’écume
restes des naufragés innommables
qui avant moi
sont venus
jusqu’ici
s’échouer
-------passer d’autres frontières------
Les maisons
les trottoirs
les jardins
les affiches
les toits couverts de pierres
ne parlent pas ma langue
Ou peut-être est-ce moi
qui, muet désormais
en ai perdu l’usage
Ou peut-être est-ce moi
qui cherche à disparaitre
Animal apeuré
je regarde le sol
et je fuis la lumière
Je ne reconnais pas la route
Je n’ai plus dans ma bouche
ni le goût du raisin
ni celui de tes lèvres.
Suis-je arrivé ?
Jean-Yves
Tayac est né en 1956 à Rodez. Après avoir mené des études en
Egyptologie, en archéologie et en Histoire de l’Art, pratiqué et
enseigné la boxe et voyagé passionnément, il trouvera dans
l’écriture le moyen de partager les émotions singulières
éprouvées sur son chemin parfois tortueux.
Préférant
les terres inconnues aux limites rassurantes, il a publié dans des
domaines très variés : essai aux presses universitaires de
Paris-Sorbonne, catalogues d’artistes, romans, et même, en 2023,
une autobiographie - « Au-delà du ring », aux éditions de La
Cartonera, Mexico, avant de se consacrer à la poésie au travers de
recueils le plus souvent mis en musique et en spectacle.
Plus
récemment il a publié, sous forme poétique, « Recommande-moi à
la nuit », aux éditions de l’Aigrette, Marseille, (2023), adapté
en livre d’artiste avec le graveur André Stengele (2025), puis «
Soulages. Le pas de côté », aux éditions Méridianes,
Montpellier, avec le photographe Christophe Hazemann, (2024), monté
en spectacle pour les dix ans du Musée Soulages, à Rodez.
Pour
lui l’esthétique du geste pictural, l’éthique du combat- qu’il
soit extérieur ou intérieur- l’urgence créative de la poésie,
composent un triptyque à même d’approcher « ce qui nous échappe
» et qui est constitutif de notre humanité. Présent dans le n°
116 de Lichen.
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