La critique

de Matthias Lair

 

 

Sandrine Lascaux, La musique des coulisses, éd. Sans escale, 2026, 60 p., 15€

 

    Existe en chacun un noyau dur, inaccessible, qui rend toute personne énigmatique. Ne pas le ressentir, c’est ne pas voir cette personne, ni la considérer. Aragon s’en déclarait jaloux. Jaloux de chaque mouvement des rêves, de chaque respiration de son aimée, « de ce domaine où je ne pénètre pas » écrit-il dans La mise à mort.  


    Sandrine Lascaux expose ce noyau en pleine poésie, sans pour autant le rendre moins énigmatique. Elle l’appelle sa musique des coulisses, ce qui est bien trouvé. Exemple :


JE ME MOURANT
l’élan  
jusqu’au silence    
 – la croissance 
lentement 
la sève    par des voies 
errantes     monte    ne cesse 
de monter et
 – le cœur
– le cœur est si bleu


    … ces mots comme autant de fortunes de mer échouées sur la page, venant du plus loin, du plus profond : des coulisses. On y discerne deux mouvements : d’abord celui du « Je me mourant » qui insiste, il apparait trois fois dans le livre, associé au « manque/où je suis », à la longueur des jours, « jusqu’à/la ligne pourpre » est-il précisé. Sandrine Lascaux aborde la question de front, dans plus d’un poème on se sent agonir.


    Mais on lit également l’élan, la montée de sève, la référence au cœur bleu, habituellement associé à l’amitié, la loyauté, l'amour platonique… On jouit de la qualité des sensations, de leur intensité, des éclairs de bonheur qui passent et disparaissent… 


    Notre poète est l’objet d’une double postulation : d’une part « la descente à la manière sournoise », d’autre part « la poussée à la joie ».  Elle dit :


je dissone 
l’harmonie est tremblante


… c’est donc qu’elle est présente ! 


    En effet, ces textes nous attrapent, nous retiennent sans que l’on sache par quel bout ! Quelle est cette curieuse harmonie qui émanent de ces mots jetés sur la page, éparpillés, parfois concassés, qui me rappelle soudain ce propos de Samuel Beckett dans une lettre à Van Velde : « Ici tout bouge, nage, fuit, revient, se défait, se refait. Tout cesse, sans cesse. […] C'est ça la littérature ». En effet, nous voilà rendus à sa crudité première. 
Pas de bavardage ni de bienséance, mais des éclats à saisir :  

comme un reste
 quelques mots aux entailles du présent 
un chant qui se déchire

 

suivis d’une confidence 


Posse pati uolui nec le tremprase negabo ; 
uicit Amor

 

… écrite en latin, que l’on passe dessus sans la voir, sans la traduire ?  « Je voulais pouvoir souffrir, et je ne nierai pas que j'ai essayé ; l'Amour a triomphé » – avec une majuscule…
Le poème entier est l’écho de cette bataille dont les derniers vers nous donnent « la vie encore plus » :


Il n’y a pas de mal 
plus de mal 
              – je m’élance

 

En effet : des coulisses monte une musique ! Celle d’une victoire ? 

 

 

 

 

 

Mathias Lair a publié sous ce nom une trentaine d’ouvrages… Aime lire les livres des autres pour en rendre compte. Dernières publications : Plagiat, mutisme, extase, etc., roman, éd. Sans escale, 2026 ; Petit traité de savoir-mourir, essai, éd. Tarmac, 2026 ; Souvenirs d’un chien perdu sans collier, nouvelles, éd. Unicité, 2025 ; Où est passé mon ange, Atelier Rougier V., 2025, Prix de poésie 2025 de la Maison de Poésie-Émile Blémont. Présent dans le n°123 de Lichen.

 

 


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