La critique

de Christophe Condello

 

 

Nible. L’oubli en deuil de son écorce de  Luminitza C. Tigirlas, Editions du Cygne, 2026

 

Dans Nible. L’oubli en deuil de son écorce, Luminitza C. Tigirlas poursuit une recherche poétique qui explore les liens entre mémoire, mythe et langage. Publié aux Éditions du Cygne, ce livre dense et ambitieux permet à la parole de se confronter à l’oubli, à l’histoire et aux fractures de l’identité.
Le titre annonce déjà le ton. L’oubli n’y est pas simple disparition mais matière vivante, dont l’écorce, une fois entamée, laisse affleurer la chair du souvenir. Le recueil s’inscrit ainsi dans un espace de mémoire stratifiée où s’entrelacent voix intime, réminiscences historiques ou figures mythiques.
L’un des fils conducteurs du livre est le motif végétal. Panicules, sorgho, millet, bouleaux, amandiers ou pissenlits composent un paysage organique qui structure la vision poétique. Cette flore ne relève pas de la simple description, elle constitue un véritable système symbolique. La parole y apparaît comme une graine susceptible de germer ou de se perdre dans l’obscurité du sens.

 
Ainsi lit-on :

 
« Les spores ensemencent tes yeux,
en cécité les mots succombent »

 
Le poème lui-même devient une sorte d’inflorescence : une forme ramifiée où les significations se dispersent. Cette écriture végétale installe le langage dans une temporalité lente, presque organique, où les mots poussent, se dessèchent puis renaissent. L’oubli n’est plus seulement perte, mais saison de l’être.
La langue que déploie Tigirlas est empreinte de multiples strates culturelles, roumain, latin, références bibliques, mythologiques et littéraires. Cette pluralité reflète une expérience de l’exil et de la dispersion linguistique. L’autrice écrit :

 
« Je ne connais pas d’autres langues
à part celle qui écrit mon corps »

 
La langue devient alors le lieu même de l’identité, mais une identité toujours en tension. La frontière, motif récurrent du recueil, imbibe l’être jusqu’au plus intime :

 
« La frontière
passe à travers mes reins »

 
Dans cette perspective, la poésie de Tigirlas rejoint une tradition européenne de la parole déplacée, qui rappelle par moments les œuvres de Paul Celan ou de Ossip Mandelstam, explicitement évoqué dans le livre.
L’histoire affleure également dans ces pages. Déportations, camps staliniens, guerre en Ukraine, souvenirs de Moscou ou de la Loubianka. Mais ces événements ne sont jamais traités de manière narrative. Ils surgissent de façon discontinue, comme des éclats insérés dans la matière du poème :

 
« le sang de la terreur […]
avec les aïeux déportés »

 
La poésie devient ainsi une chambre d’écho où l’intime et le collectif se superposent. L’histoire n’est pas extérieure à la parole, elle marque la langue elle-même.
Le recueil s’ouvre aussi à une constellation mythologique, Danaé, les Parques, Thanatos, Minerve, qui donne au texte une dimension symbolique plus large. Ces figures agissent comme des archétypes permettant d’interroger le destin et la finitude. À travers elles, le poème dialogue avec des récits anciens pour éclairer les blessures contemporaines.
Malgré la richesse intellectuelle de l’ensemble, le corps demeure très présent. Désir, lèvres, peau, caresses : la poésie de Tigirlas reste profondément incarnée. Mais cette sensualité se charge souvent d’une tonalité mystique :

 
« L’Éros incendiaire lèche mon nom »

 
Le désir devient alors un seuil entre la matière et une forme de transcendance.
La figure maternelle constitue un autre axe important du livre. La mère apparaît comme gardienne de la mémoire et de la langue, parfois presque cosmique :

 
« ma mère descend
lactescente »

 
Cette présence inscrit le recueil dans une dimension généalogique, écrire revient à prolonger une lignée menacée par l’absence.
La lecture de Nible demande une attention soutenue. Les images abondent, les références culturelles se multiplient et la métaphore prolifère au point de créer parfois une impression de vertige. Pourtant, c’est précisément dans cette densité que réside la force du livre. Tigirlas construit un univers où chaque image renvoie à une autre, comme dans une forêt de signes.

 
Avec Nible. L’oubli en deuil de son écorce, Luminitza C. Tigirlas propose ainsi un recueil intense, à la fois méditation sur l’exil, exploration du langage et travail de mémoire. Dans cette écriture ardente, le poème apparaît finalement comme une semence fragile, une panicule de mots offerte au vent du temps.

 

 





Luminitza C. Tigirlas, d’origine roumaine, née en Moldova orientale, terre roumaine occupée et annexée par les Soviétiques, est une survivante de l’assimilation linguistique dans l’U.R.S.S. Poète et écrivaine de langue française, Docteure en psychopathologie et psychanalyse de l’Université Paris-Diderot-Paris 7, ancienne membre de l’A.L.I., membre de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse (FEP), après avoir exercé à Paris et à Saint-Priest (Lyon), elle est psychanalyste trilingue à Montpellier.

 
Christophe Condello est poète, blogueur (Christophe Condello | « Les arbres sont des êtres qui rêvent » Aristote), chroniqueur et directeur littéraire de la collection Magma Poésie chez Pierre Turcotte Éditeur.




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