Note de lecture

de Didier Gambert

 

 

Chronique Jean d’Albis, Ma Steppe, de Paris à Vladivostok, Vibrations éditions, 2024, 118 p., 18€.



    Jean d’Albis, qui a publié précédemment deux romans (La passe de Darial et Les quatre saisons du fleuve Amour)  chez le même éditeur, a fait paraître en 2024, toujours aux éditions Vibration (Vibration éditions), un premier recueil de poèmes dans lequel se confirme une inspiration nourrie par l’immensité du monde russe. La quatrième de couverture nous informe que l’auteur compterait parmi ses aïeux un dénommé Koutouzov, ce qui est sans doute suffisant pour autoriser toutes les rêveries ayant pour sujet et pour objet ce qu’on qualifiait, il y a encore quelques années, de « far East ».
    Intitulé Ma Steppe, De Paris à Vladivostok, le recueil laisse attendre une traversée des mondes, qui se présenterait, un peu à la manière de Cendrars dans La Prose du Transsibérien, sous la forme d’un récit de voyage, volontiers halluciné.
    Il n’en est rien : composé de deux parties le livre consacre ses soixante-trois premières pages à une représentation en éclats de la Russie, d’une Russie réelle ou rêvée par l’auteur (Ma Russie), alors que la deuxième partie de l’ouvrage (Mon Paris, Ma vie) évoque de manière tout aussi kaléidoscopique l’univers parisien. On ne va donc pas de Paris à Vladivostok, mais de cette dernière cité à Paris.

    Ce qui frappe, à la lecture, c’est d’abord la forme poétique adoptée par Jean d’Albis. Souvent, en effet, mais pas de manière constante, le poète utilise des formes qui ne sont pas sans évoquer la versification classique. On passe ainsi de l’alexandrin à l’octosyllabe, voire à d’autres types de mètres. Jean d’Albis use volontiers de la rime, mais donne l’impression de s’en amuser, de jouer avec les codes de l’écriture poétique qu’il semble en réalité faire semblant de respecter. Il en résulte un ton assez proche, si on ose une comparaison, de celui d’un « Tristan Corbière égaré dans le premier tiers du XXIe » siècle, quelque chose qui tient de la grimace amusée de l’amuseur.
    Le poète se fait volontiers parodiste, semant ici où là de transparentes allusions, tantôt à un film populaire : « Par-delà le chemin las, coule la rivière » (p. 55), tantôt à un tout aussi populaire chant de Noël : « Mon beau sommeil, grand nid douillet » (p.84). Ainsi, ce qui frappe et retient le lecteur, c’est l’expression d’une fantaisie, et on se demande si la poésie, pour Jean d’Albis, ne tend pas vers la chanson.
    L’air de rien, comme sans y toucher, le poète va donc aborder en cent-dix-huit pages, une multitude de sujets, dont certains frappent par leur gravité.

    Abordant sa Russie Jean d’Albis « donne à voir » un certain nombre de tableaux, scènes et saynètes, qui vont de l’évocation de paysages jusqu’au récit d’histoires dont le burlesque, avec un peu d’imagination, peut faire penser à certaines peintures de Chagall revisitées par Polanski dans Le Bal des vampires :

    « Allons viens, ne sois pas timide ! / Tu ne vas pas te faire désirer ? / Étends tes bras tièdes et fétides, / Tire ton ventre, lisse tes larges rides // Je sais qu’avant de  t’avancer / Tu étais aves l’autre, là-bas, à danser. / Comme il te tenait, comme il devait t’aimer ! / Mais tu l’as laissé. Tu t’es encore lassée […] » (p. 32).

    On imagine volontiers une histoire d’adultère, assez peu flattée. D’une manière générale, que ce soit en « Russie » ou à « Paris », l’être humain l’est assez peu. Il n’y a pas d’idéalisation chez Jean d’Albis :

    « Dans le métro un petit monsieur, / Il n’est pas propre il est bien vieux, / Quand il sourit on voit des trous / Comme de gruyère, un peu partout » (p. 90).

Parfois, on pense aux chansons « réalistes » de l’époque de Fréhel, voire au « p’tit bistrot » chanté en son temps par Georges Brassens, et on s’amuse des hasards de la rime :

« C’est un café bien parisien, / Soupe de grimaces et têtes de chiens, / Longtemps devant je suis passé, / Jamais je ne m’y suis attardé // Bouge sordide tous les matins, / Il s’y entasse une populace, / Pas ragoûtante, presque salace, / On t’assassine pour trois fois rien » (p. 78).

    Il y a donc beaucoup d’alacrité dans ce recueil : on retient en particulier une « Ode à Louboutin »dont le finale est assez réjouissant : « Et pour porter son estocade, / Le créateur un peu malade, / A peinturluré de piment, / De cette merveille le fondement » (p. 103). Plus loin (p. 107) un « Hommage à Michel Houellebecq. Le poète » vient nous rappeler qu’en effet Michel Houellebecq a publié de la poésie, en vers, où il héroïse jusqu’aux courses dans les supermarchés.
    Jean d’Albis est de cette veine, semble-t-il. On a pris du plaisir à le lire, assurément.
 

 

 

 

 Né en 1963, Didier Gambert est spécialiste de littérature du XVIIIe (thèse soutenue en 2008, publiée en 2012 chez Champion) et a publié quelques ouvrages dans ce domaine. Il a d’abord pratiqué l’écriture poétique de manière intermittente, puis de façon très régulière ces dernières années. Certains de ses textes ont illustré une exposition de photographies de Bérénice Delvert, intitulée Métaphysique de l’Océan (La Grange aux arts, Champniers, près d’Angoulême). Présent, en tant que poète, dans les  n° 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 43, 45, 47, 49, 50, 51, 59, 60, 61 et 62 et en tant que critique dans les n° 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 65, 66, 67, 68, 70, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 84, 88, 89, 90, 91, 92, 93, 94, 95, 96, 97, 98, 99, 100, 101, 103, 106, 107, 108, 110, 111, 112, 113, 116, 121, 122 et 124 de Lichen.
 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire