Note de lecture

par Mathias Lair 

 

 

Gérard Leyzieux, Je/JE s’épanche, éd. Tarmac, 2026, 54 pages, 19 € 

    

On le sait, je est un autre… sans doute avec un grand A pour les lacanophiles, à savoir l’Autre qui fut à notre origine – qui est UNE plutôt qu’un… L’Autre, c’est la mère qui nous parle, je veux dire qui parle en nous, et nous aimante…On pourrait donc dire : je est ailleurs – plutôt chez Elle, en Elle… 


    Cette fantaisie me vient à la lecture du dernier livre de Gérard Leyzieux… J’y verrais bien une interprétation de son jeu, du je au JE… Ne parle-t-il pas de « sorti(e) compressé(e) au passage vers aujourd’hui » ?, des « caresses aux origines lointaines » ?, des « Dits venus des profondeurs viscérales » ? Il s’agira donc d’une naissance…


   Cela commence pourtant par « un jeu de tuerie individualisée », où je serait tu : confondu avec l’autre ! Comment ex-ister ? C’est à dire sortir de l’être qui n’est pas JE ? L’auteur a sa réponse : par la sensualité, ses ferveurs, par le corps en exaltation, « je est en cours d’individualisation »… 


    L’ensemble du poème est le récit de cette recherche, de ses échecs :

me musèlent les sensations inabouties
me harcèlent les sentiments inaccomplis
Encore et toujours je me tourmente à l’infini
Comme ses conquêtes :
Histoire de mots tus et enfouis en l’oubli
Proscrire les interdits et bannir le prohibé
Je ME libère aujourd’hui du silence imposé
Je purge désormais toutes ces voiex étranglées

 

    On peut y voir le travail d’une vie, qui déboucherait enfin sur une absolue réussite ainsi décrite : « Franchissement réussi de la brèche », « Le souffle n’est plus renvoyé à son origine ». Le passage au dehors permet enfin de s’épancher : 


Inspiration profonde dépourvue de contraintes 
Je danse sur l’absence de reproduction à répétition
JE M’exprime en totale émancipation

 

   Je n’est plus confiné… il chante pour l’instant l’enthousiasme d’une totale libération… pour ma part mon propre JE me susurre : est-ce si simple ? Pour faire un joke, je dirais bien : l’atmosphère terrestre est un autre utérus, on n’en sort pas (sauf à rêvasser comme Musk le martien !?). 


     On n’entre pas tout de suite dans le texte, il y faut une certaine rumination (le style de l’auteur, je crois, a contaminé ici mon écriture). Mais la persistance du lecteur se trouve récompensée : à un moment le poème s’ouvre ! 


    J’avais dit, à propos de son recueil Tout en tremble (2024), que Leyzieux se souciait de tracer les chemins d’une vie ; de T’empresse, (2025) que sa poésie donnait à penser : je pourrais le répéter ici. Et dans Je(u) d’avatars (2025) qu’il balançait du « je » et « jeu »… On peut donc saluer chez cet auteur une belle continuité ! 


 
 

 

 

Mathias Lair a publié sous ce nom une trentaine d’ouvrages… Aime lire les livres des autres pour en rendre compte. Dernières publications : Plagiat, mutisme, extase, etc., roman, éd. Sans escale, 2026 ; Petit traité de savoir-mourir, essai, éd. Tarmac, 2026 ; Souvenirs d’un chien perdu sans collier, nouvelles, éd. Unicité, 2025 ; Où est passé mon ange, Atelier Rougier V., 2025, Prix de poésie 2025 de la Maison de Poésie-Émile Blémont.

 



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire