de Didier Gambert
Malou Rivoallan, Le son de l’os, éditions Sans Escale, 2025, 78 p., 15€.
Il s’agit d’un premier recueil de poésie, publié par Malou Rivoallan aux éditions Sans Escale. L’autrice, qui se présente comme « comédienne, autrice-compositrice-interprète » donne à lire un ouvrage qui, de prime abord, aura de quoi dérouter un lecteur résolument confit dans les traditions. On n’y trouve en effet rien, a priori, ou presque rien des procédés traditionnels de la « séduction poétique ». La métaphore, qui dans bien des cas, faisait poétique, en est généralement exclue, ce qui, certes, est dans l’air du temps, ou relève d’un bizarre de bon aloi (Les oreilles jaunes, pendantes, de mon souvenir, p. 13.) Malou Rivoallan ne recule pas non plus devant l’emploi du mot crû, généralement physiologique, qui aura tendance à déranger le lecteur qui préfèrerait gazer certains éléments de réalité (Perce les 300 visages qui te dominent / Chie / La centaine de millions de maïs incontrôlés / Qui te font si peur, p. 32).
Écrire de la poésie renvoie souvent au plus profond de ce que l’on est, et ce chant des profondeurs, qui de nous émane, s’il peut être autocentré, aura tendance à élargir son cercle et faire que le plus profond, le plus caché de ce que nous sommes, vise en fait à l’universel, ne serait-ce que parce que nous appartenons, même malgré-nous, à la communauté des êtres humains. Ainsi, la singularité exprimée par Malou Rivoallan, singularité de forme et de contenu, nous interpelle : « J’écris avec mes trompes / Rude et gonflée d’orgueil. / L’enlèvement, par la porte de la voiture — j’étais / enfant et je jouais — / Avec la merde des chiens » (p. 7). Rude, un peu brutal, le poème liminaire, avec son évocation finale indique dès l’abord que le réel est là, bien présent, et ne va pas nous lâcher.
Le recueil, encadré par un « prologue » ainsi que par un « épilogue », semble jouer, mais de façon très sérieuse, avec un matériau biographique. Apparaissent ainsi des dates (18 août 2023, juin 2022, 15 mai), des années (1992, sans doute année de naissance : Le gilet de ma mère / Crisse / Comblée elle est. / Comblée je suis née d’un trou // Dans l’encolure. p. 8), des jours (10.12, dimanche, lundi), etc… Cela semble ainsi tenir du journal, ou du memorandum : ce dont il faut se souvenir.
Parmi toutes ces dates semblent émerger des événements à caractère traumatisants (Les piles de carton accumulés / et le verre brisé par l’accident / Ont endommagé notre imaginaire, p. 9). Ailleurs il est question d’un rêve où apparaît un petit frère dont on dit : – ça fait mal tout ce qu’il ne dit pas – (p. 11). Le recueil semble ainsi jouer à montrer, dire et cacher en même temps, ce à quoi l’écriture dite poétique se prête bien évidemment.
Plus tard, vers la fin du recueil, apparaissent des évocations liées à l’art du jardinage : « Ce jour-ci j’ai labouré pour la première fois / Le souffle était petit dans cette poitrine. Une extase / Un essoufflement de joie ! // Toute debout les 2 pattes juchée / Sur la pelle de mon grand-père / À quelques kilomètres seulement du lac de Grand-Lieu / (L’autre Grand-Père) / Tout proche (p. 60).
Ainsi les évocations se font précises, mêlant sans doute les lieux et les époques. La jeune femme qui écrit est ainsi tantôt enfant, tantôt adolescente, tantôt adulte.
Sans doute, parmi d’autres choses, le recueil évoque-t-il la difficulté d’entrer dans le temps :
C’était simple
Ensoleillé
Comme dire bonjour alors qu’on possède une ville entre
les dents
Et que chaque tronçon nous terrifie
Maintenant enfin ouvrir la porte ;
Je ne suis plus une petite fille (p. 76).
Ainsi, de mystère en devinette, le lecteur est appelé à rester vigilant, à établir des liens, construire du sens.
Né
en 1963, Didier
Gambert est
spécialiste de littérature du XVIIIe
(thèse soutenue en 2008, publiée en 2012 chez Champion) et a publié
quelques ouvrages dans ce domaine. Il a d’abord pratiqué
l’écriture poétique de manière intermittente, puis de façon
très régulière ces dernières années. Certains de ses textes ont
illustré une exposition de photographies de Bérénice Delvert,
intitulée Métaphysique
de l’Océan (La
Grange aux arts, Champniers, près d’Angoulême). Présent, en
tant que poète, dans les n° 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24,
25, 43, 45, 47, 49, 50, 51, 59, 60, 61 et 62 et en tant que critique
dans les n° 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 65, 66,
67, 68, 70, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 84, 88, 89, 90, 91,
92, 93, 94, 95, 96, 97, 98, 99, 100, 101, 103, 106, 107, 108,
110, 111, 112, 113 et 116 de Lichen.
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