Didier Gambert
Tarjei Vesaas, Vie auprès du courant, éditions La Barque, 2025, 142 p., 24€.
On connaît en France Tarjei Vesaas (1897-1970) principalement pour son roman Les Oiseaux. Les éditions La Barque nous proposent de découvrir son œuvre poétique en publiant le recueil intitulé Vie auprès du courant (Liv ved straumen) publié, posthume, en 1970, année de la mort de l’auteur, et écrit en nynorsk. Traduit par Céline Romand-Monnier, l’ouvrage permet, dans un cahier rassemblé en fin de volume (p. 85-123), de lire les textes dans leur langue originale, que certes bien peu de nos compatriotes connaissent. L’occasion est ainsi offerte de tenter de faire « sonner » ou « entendre » les textes dans une sorte d’étrangeté radicale, où l’on peut reconnaître des mots qui se rapprochent, un peu, de loin, de la langue allemande. Un ensemble de photos en noir et blanc, représentant le décor nordique où a vécu et écrit Tarjei Vesaas, permet de compléter la découverte.
Dès le début on découvre un poète accordé à l’univers matériel dans lequel il se trouve en quelque sorte à la fois resserré et élargi, comme cela arrive parfois aux auteurs qui écrivent depuis un lieu déterminé, auquel ils ont donné valeur de symbole : Marine-Terrace pour Victor Hugo, ou encore la maison de Trébeurden, ouvertes sur les ailleurs, pour Kenneth White.
Tarjei Vesaas nous plonge dans les hivers nordiques, et médite, par exemple, sur le destin des pierres, comme on peut le lire dans le poème « À un fil » (p. 12), sur le temps et le renouveau : « Profonde comme la mort, la congère / qui veut prendre ta vie et la mienne / Prendre notre chaleur, / pulvériser notre image, / ensevelir notre amour. / Les choses tiennent à un fil. » L’image de la congère, présente dès le début du recueil, revient ensuite plusieurs fois. La blancheur de la neige, sa froideur intrinsèque, tout cela évoque le spectre d’une mort qui plane, comme une menace blanche. Au cœur de cette blancheur un drame se joue : « Tout au fond repose une pierre sombre, / glaciale et seule. / L’été elle était chaude de soleil, / des jeunes s’y asseyaient / et s’embrassaient la nuit. / Ils sont partis maintenant. » Le poète, dans sa méditation, un peu à la manière de celui du Voyage d’hiver (mis en musique par Shubert), se complaît ainsi dans des visions hivernales lourdes de signification : glacée par l’hiver, la pierre qui servait de banc aux amoureux, attend en quelque sorte sa résurrection. On pense presque à « l’obscure graine oubliée des saisons » d’un poème de René-Guy Cadou, celle-ci désignant une des victimes anonymes de la seconde guerre mondiale. Mais là où Cadou évoquait l’absurdité d’une existence totalement perdue, Tarjei Vesaas laisse espérer la possibilité d’une renaissance : « Cela tient à un mince fil de foi / ces pierres qui vont être réchauffées, / ces rivières qui vont monter. / Mais le cœur tiendra-t-il dans / ce chant effréné ? » On voit qu’une autre menace se profile, liée, cette fois-ci, après l’épreuve, au retour de la vie.
De la même façon, le retour du printemps, au moment de la fonte des neiges, inspire au poète la strophe suivante : « Tout descend. / Tout s’écoule vers un but lointain, / tout va vers la mer. / Une mer inconnue au sein d’un rêve. / Tout le chagrin du printemps s’y rend. / Toutes les pensées y tournent / et puis disparaissent » (« Coin de soleil », p. 17). Comme il y avait le blanc et le noir, le froid et le chaud, voici maintenant l’immobilité et le mouvement, embâcle et débâcle, tout un cycle : vie, mort et renaissance, cycle et circulation, métamorphose.
Le poème intitulé « Vie auprès du courant » (qui donne son titre au recueil), formé d’un ensemble de courts textes, illustre cette thématique : « Parmi les laîches reposent des oiseaux / avec de grands cœurs chauds / sous leur duvet, un soir, / un frisson bas parmi les herbes. / Nuit après nuit, un serpent attend / et reçoit sa récompense » (p. 19). Tarjei Vesaas est ainsi accordé à une existence où la mort est en quelque sorte notre voisine, si ce n’est notre amie : les oiseaux-le serpent ; le cœur chaud-le froid reptilien ; la vie-la récompense qui est la mort de l’oiseau, mais la vie du serpent.
Tel qu’il se donne, l’univers de Tarjei Vesaas, simplement abordé ici, est habité, semble-t-il, par une profonde imagination matérielle.
Il ne reste plus qu’à le faire entendre tel qu’il est, dans un poème où l’on pourrait, avec un peu d’imagination, reconnaître quelque chose de notre époque :
Vent dangereux
Le vent souffle et transperce.
Les vieilles feuilles dansent.
Les vieilles portes grincent.
Mais les vieilles idées se font
Neuves et dangereuses
Dans le vent jeune
Farleg vind
Vinden blaes og borat ;
Gammalt lauv dansar.
Gamle dører knirkar.
Men gamle tankar blir
Nye og farlege
I den unge vind.
Né en 1963, Didier Gambert est spécialiste de littérature du XVIIIe (thèse soutenue en 2008, publiée en 2012 chez Champion) et a publié quelques ouvrages dans ce domaine. Il a d’abord pratiqué l’écriture poétique de manière intermittente, puis de façon très régulière ces dernières années. Certains de ses textes ont illustré une exposition de photographies de Bérénice Delvert, intitulée Métaphysique de l’Océan (La Grange aux arts, Champniers, près d’Angoulême). Présent, en tant que poète, dans les n° 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 43, 45, 47, 49, 50, 51, 59, 60, 61 et 62 et en tant que critique dans les n° 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 65, 66, 67, 68, 70, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 84, 88, 89, 90, 91, 92, 93, 94, 95, 96, 97, 98, 99, 100, 101, 103, 106, 107, 108, 110, 111, 112, 113 et 116 de Lichen.
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