Note de lecture

 de Didier Gambert

 

 

 Chronique :  Nelly Froissart, et mon cairn frappe à mon cœur, « Feuillets de nuits » n° 20, éditions Aux cailloux des chemins, 8 pages, 5€.


Les éditions Aux cailloux des chemins publient quatre fois par an un « Feuillets de nuits ». Cette collection, distribuée par abonnement, repose sur le principe du passage de témoin — de l’invitation. Chaque poète publié dans la collection a été invité par son prédécesseur et se doit, à son tour, de convier un poète ou une poétesse qu’il lui importe de faire connaître, et reconnaître. Chaque auteur accomplit ainsi un travail d’éditeur, sollicitant un de ses pairs, connu, inconnu ou méconnu.
Ainsi, l’auteur de ces lignes, après avoir été lui-même choisi, a invité la poétesse Nelly Froissart, qui a déjà publié un recueil aux éditions Sans Escale : Du sable à la mer ; un second (L’exercice du naufrage) étant à paraître chez le même éditeur.
On avait aimé l’écriture serrée de son premier opus, ainsi que l’évidence qui présidait à la flamboyance de certaines images ou de certains raccourcis. 

Dans et mon cairn frappe à mon cœur, qui vient de paraître en octobre 2026, on retrouve une part de ce qui constituait l’univers minéral de son premier recueil, où le sable et le soleil en quelque sorte se répondaient.
L’univers minéral est ici celui de la montagne, de l’altitude, des altitudes inviolées, pourrait-on dire. Une photo en noir et blanc, que l’on trouve à la sixième page du fascicule, dévoile une part de l’univers qu’il s’agit ici de convoquer. On y voit un paysage de montagne, dépourvu de toute végétation, si ce n’est une herbe rase et rare. Au premier plan figure un de ces empilements de pierres que l’on voit se multiplier au long des chemins de randonnée, auxquels on a, un peu par abus, donné le nom de cairn, alors qu’à l’origine un cairn est un monument très ancien servant de tombeau, à la manière des dolmens.
Sur la photo fournie par Nelly Froissart, le cairn, érigé, fait en quelque sorte saillie au premier plan. Au second plan on aperçoit une vallée qui lui répond comme en creux. On se croirait transporté dans un décor himalayen où s’affronteraient et se conjoindraient deux principes opposés.

Dès le début une voix poétique d’une grande concision se dit :

re
venue
des cieux rouges où le ventre
chasse des mondes

Re / venue ? On commence donc une histoire par la fin ? Cette voix, qui est une voix d’en haut, se fait par conséquent surplombante. Elle est revenue des hauteurs, et peut-être de leur ivresse, comme le laissent penser quelques visions rendues dans leur étonnement :

oh
la
chaloupe dans
l’arbre


Pour un peu on penserait au voyage fou d’Aguirre dans le film éponyme de Werner Herzog, où le personnage qu’a rendu fou sa démesure en vient à voir réellement un navire perché dans les frondaisons de la jungle amazonienne. De la même façon « le / flou des feuillus / me dé / voile un horizon d’orées rousses » montre qu’une quête, une recherche de la vision, de l’ivresse, est à l’œuvre dans ce « Feuillets de nuits ».

Frappée d’une sorte de « mal des hauteurs », la voix poétique imagine comme une scène d’ivresse et d’amour au sommet des monts, en compagnie d’un énigmatique tu ou toi, omniprésent et omnipotent, que l’on célèbre :


toi
qui
planes

                            toi
                            qui
                            plonges

                                                     toi
                                                     qui
                                                     danses



 

 

 

 

Né en 1963, Didier Gambert est spécialiste de littérature du XVIIIe (thèse soutenue en 2008, publiée en 2012 chez Champion) et a publié quelques ouvrages dans ce domaine. Il a d’abord pratiqué l’écriture poétique de manière intermittente, puis de façon très régulière ces dernières années. Certains de ses textes ont illustré une exposition de photographies de Bérénice Delvert, intitulée Métaphysique de l’Océan (La Grange aux arts, Champniers, près d’Angoulême). Présent, en tant que poète, dans les  n° 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 43, 45, 47, 49, 50, 51, 59, 60, 61 et 62 et en tant que critique dans les n° 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 65, 66, 67, 68, 70, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 84, 88, 89, 90, 91, 92, 93, 94, 95, 96, 97, 98, 99, 100, 101, 103, 106, 107, 108, 110, 111, 112, 113, 116, 121, 122, 124 de Lichen.
  

 

 

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